Série: Dans quel monde vit votre collègue ? Le monde domestique. 2/8

Dernière mise à jour : 30 août
Une approche qui contribue au développement d’une compétence décisionnelle essentielle et précieuse, celle de savoir lire son environnement.
Cet article fait partie d’une série de 8 articles, il est recommandé de lire l'article 1/8 pour bien situer le contexte de cette grille.
Le monde domestique selon Boltanski et Thévenot
Notons qu'ici, nous parlons de la mobilisation d'une logique domestique selon les situations. Il ne s'agit pas d'être une personne domestique.
1. Qu’est-ce qui est important pour le monde domestique?
C'est le monde du savoir-vivre, des bonnes manières, des poignées de main, être correct en toutes circonstances, la bonne éducation et les bonnes relations. On accorde notre confiance et on s’attend à de la loyauté. Les grands moments sont la famille, l’âme d’un foyer, le milieu, comme par exemple celui du travail qui peut être considéré par certain comme une 2e famille, les convenances.
2. Qu’est-ce qui est « grand » ou qui "suscite notre admiration" lorsqu'on mobilise le monde domestique ?
Est grand l’ordre des relations : père, mère, famille, chef.fe, haut.e gradé.e. Est grand aussi le fait d’être responsable envers son entourage, de considérer autrui, de faire preuve de gentillesse et de remplir ses obligations, de respecter ses engagements.
On estime ceux qui se distinguent par leur fidélité, leur loyauté, leur politesse et leur franchise. Les relations de confiance sont importantes.
Les supérieurs sont avisés et informés. On se sent responsable des « petits » comme un nouvel employé au travail ou un employé au bas de l’échelle.
On admire ceux qui ont beaucoup d'expérience au travail, qui "connaisse la maison depuis toujours". On respecte l'ancien parce qu'il incarne la mémoire et la continuité.
3. Comment juge-t-on qu’une personne ou une action est
« bonne » à partir du monde domestique ?
On juge à partir des relations, de la loyauté, du respect des convenances et des obligations envers les autres. Il est important d’agir avec égard, sans être cassant ou distant.
4. Quels comportements et quels signes reconnaît-on lorsque l'on mobilise le monde domestique?
On a un intérêt pour ce qui touche au corps : les vêtements, la présentation.
On aime les signes de grandeur comme les titres, les marques.
On aime l’ordre et la tradition. On respecte la hiérarchie.
On aime remercier et entretenir l’amitié, offrir des cadeaux, écrire des lettres.
On aime souligner les événements : félicitations, condoléances, naissance, mariage, distinction, promotion.
On accorde de l'importance aux lieux familiers, aux objets transmis (archives, portraits, souvenirs). Par exemple, dans le monde professionnel, cette logique peut notamment se manifester dans le décorum du cabinet d’un avocat ou d'un juge où l’on pourrait y retrouver une statuette de Thémis ou un petit maillet. Ces objets pourraient être mise en valeur non que pour une question d’image mais parce que ces objets peuvent donner vie à la tradition et à la pérennité; des valeurs importantes dans le domaine du droit et qui trouvent écho dans le monde domestique.
5. Qu’est-ce qui est « bas dans notre estime » ou mal vu quand on mobilise le monde domestique ?
Est "bas dans notre estime" celui qui agit pour attirer l’attention, qui parle fort, qui cherche à se faire remarquer, qui est impoli, qui a une présentation clinquante, qui coupe la parole, qui revendique de façon intempestive, qui se laisse aller ou est bavard.
Est aussi perçu "de bas niveau" celui qui ne respecte pas les relations ou les convenances.
Dans le monde domestique, traiter quelqu'un comme un simple « numéro » ou un
« dossier » est une offense grave. Le manque d'égard pour l'histoire personnelle de l'autre est perçu comme une forme de mépris.
6. Qu’est-ce qui peut créer un conflit au travail pour quelqu'un qui mobilise le monde domestique?
Le manque de loyauté ou de respect peut être particulièrement mal vécu.
La distance, la froideur, l'impolitesse ou le non-respect des conventions peuvent être perçus comme une atteinte à la relation.
La trahison est le comble de la misère.
Un conflit peut naître quand l'autre essaie d'appliquer une règle froide et impersonnelle à une situation.
7. Une phrase qui pourrait résumer le monde domestique
« On ne fait pas ça à quelqu’un qui nous est loyal. »
8. Qu'est-ce qui mobilise quelqu'un qui prend appui sur le monde domestique ?
Lorsqu'on travaille avec quelqu'un qui mobilise le monde domestique, on peut chercher à reconnaître ce qui donne de la valeur à sa position : la loyauté, la relation, le respect, les obligations, la confiance, la tradition, l'historique de l'entreprise.
9.Application à un cas concret: décision de gestion
Un gestionnaire peut choisir de ne pas licencier un employé moins performant par loyauté envers ses années de service (logique domestique), alors que son patron est en complet désaccord, car pour lui l'important c'est l'efficacité (le monde industriel).
Le désaccord peut alors rapidement devenir personnel. Le patron pourrait voir son gestionnaire comme quelqu’un de trop sensible, qui manque de leadership ou qui n’a pas le courage de prendre une décision difficile. Le gestionnaire, de son côté, pourrait percevoir son patron comme froid, impersonnel ou incapable de reconnaître la valeur de la loyauté et de l’expérience.
Pourtant, aucun des deux ne raisonne nécessairement de façon irrationnelle. Ils ne donnent simplement pas la même importance aux mêmes choses dans cette situation.
C’est ici que la grille devient intéressante : plutôt que de conclure à des jugements personnels réciproques (source de conflit) elle nous invite à nous demander à partir de quel principe chacun construit son jugement.
Et cette question peut ouvrir un espace. Peut-être faudra-t-il quand même licencier l’employé. Peut-être pourra t-on trouver une autre solution. Mais avant de prendre la décision, comprendre d'abord ce qui est en jeu pour chacun permet de sortir du jugement sur la personne et de revenir à la situation de façon plus objective, en évitant ainsi un conflit potentiel ou des relations tendues.
CONCLUSION
Le monde domestique ne se résume pas à du favoritisme ou à de la hiérarchie. Il accorde de la valeur à la continuité, à la loyauté, aux relations de confiance et aux responsabilités que nous avons les uns envers les autres. Sans le monde domestique, le milieu de travail risquerait de devenir plus froid et plus impersonnel.
Prochain article: Le monde industriel: ce qui compte, c'est ce qui fonctionne.
RAPPEL
Les "mondes" ne décrivent pas des traits de personnalité, mais des façons de justifier nos positions selon les situations. Ils représentent nos principes: ce qui nous paraît juste, acceptable, important ou prioritaire à un moment donné. Parce que nous pouvons nous appuyer sur des principes différents selon les situations, nous pouvons naviguer d’un monde à l’autre. Les personnes ne sont pas attachées à un seul monde, notre logique peut changer selon la situation.
Le conflit peut émerger lorsque des logiques différentes se confrontent, par exemple, la loyauté face à l’efficacité. Identifier le monde dans lequel notre interlocuteur raisonne, tout en reconnaissant celui à partir duquel nous-mêmes jugeons la situation, permet de mieux comprendre le désaccord. Cela ouvre un espace pour chercher un point de passage entre les deux logiques et construire un compromis acceptable, même lorsque nous ne sommes pas d’accord sur tout.
Cela peut ainsi nous permettre de ne pas nous enfermer dans nos positions, dans nos jugements et dans un dialogue de sourds.
Référence
Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.
