top of page

Série: Dans quel monde vit votre collègue ? Le monde de l'inspiration 4 / 8

Photo du rédacteur: Sylvie Pigeon
Sylvie Pigeon
10 sept.
4 min de lecture
Lunette montrant deux façons de voir une même réalité.
Deux personnes peuvent être sincères et pourtant profondément en désaccord. Pourquoi ? Parce qu’elles peuvent mobiliser des valeurs et des principes différents pour justifier ce qui est juste, important ou légitime dans une situation.


Nous continuons cette série consacrée à l'apprentissage d'une grille de lecture développée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot pour mieux comprendre sur quels principes et sur quelles valeurs nous nous appuyons lorsque nous prenons position sur un événement.


Une grille qui peut nous aider à mieux « lire notre environnement » et à prévenir certains conflits parce que le conflit n'est pas nécessairement entre deux personnes différentes, mais entre deux façons de définir ce qui est juste ou important dans la situation. Ce modèle ne cherche pas à catégoriser les gens, mais à rendre visibles les principes différents qui peuvent être derrière leurs positions, ce qui est fort utile en négociation et en gestion des conflits.



Cet article fait partie d’une série de 8, il est recommandé de lire l'article 1/8 pour bien situer le contexte de cette grille des six mondes de Boltanski et Thévenot. Nous avons déjà vu le monde industriel et le monde domestique, voici le monde de l'inspiration.



Le monde de l'inspiration selon Boltanski et Thévenot


1. Qu’est-ce qui est important pour le monde de l'inspiration ?


Ce qui compte avant tout, c’est le jaillissement des idées, le sens profond et l’émergence de la créativité. On cherche à rester relié à son authenticité et à son élan créateur. C’est un monde où l’on s’affranchit des procédures rigides, des hiérarchies formelles et des calculs financiers.


2. Qu’est-ce qui est « grand » ou qui "suscite notre admiration" dans le monde de l'inspiration ?


Est « grand » celui qui est habité par la passion, le génie, la vision ou l’enthousiasme. C’est aussi celui qui est capable de se laisser traverser par une prise de conscience, une inspiration spontané ou une illumination sans chercher à tout rationaliser ni à tout planifier d’avance.


3. Comment juge-t-on qu'une personne ou une action est bonne lorsque l'on mobilise le monde de l'inspiration ?


Quand on mobilise le monde de l'inspiration, on évalue une action à la sincérité de la démarche, à l'originalité d'un projet et à l'intensité du désir de créer. Une action est qualifiée de bonne si elle est authentique, portée par une quête de sens et libre de tout calcul purement utilitaire.


4. Quels comportements et quels signes reconnaît-on lorsque l'on mobilise le monde de l'inspiration ?


On reconnaît la mobilisation de ce monde à l'usage des analogies, des métaphores, du langage symbolique. Les personnes qui s'appuient sur ce monde valorisent les éclairs de génie, l'écoute du ressenti et l'expérimentation hors des sentiers battus. On ne veut pas se réduire à agir sur la seule logique d'efficacité brute.


5. Qu’est-ce qui est « bas dans notre estime » ou mal vu quand on mobilise le monde de l'inspiration ?


Ce qui est banal, conformiste ou routinier (monde industriel), ou encore guidé par l’habitude (monde domestique), peut être mal perçu. La quête du statut social, l’affichage des signes extérieurs de réussite ou le calcul financier peuvent être perçus comme des éléments qui entravent l’authenticité.


6. Qu’est-ce qui peut créer un conflit au travail pour quelqu'un qui mobilise le monde de l'inspiration ?


Le conflit peut survenir lorsqu’une exigence de contrôle ou de standardisation vient encadrer ou mesurer le travail. Tenter d’encadrer le processus d’innovation par des exigences administratives strictes peut être vécu, par celui qui mobilise le monde de l’inspiration, comme une forme d’asphyxie intellectuelle ou comme un manque de confiance envers sa démarche.


7. Une phrase qui pourrait résumer le monde de l'inspiration.


« La vie est une aventure intérieure. »


8. Ce que cela implique dans nos relations professionnelles ?


Travailler avec quelqu’un qui mobilise le monde de l’inspiration demande d’accueillir une part d’imprévu, d’écoute et d’ouverture d’esprit. L’enjeu est de lui laisser une certaine liberté pour que les idées puissent émerger, sans les étouffer sous des contraintes méthodologiques trop fortes.


9. Application à un cas concret :


Situation: En réunion, le gestionnaire annonce l'instauration d'une nouvelle règle: chaque employé devra désormais inscrire quotidiennement ses heures d'entrée et de sortie dans un logiciel de suivi.


La réaction de la personne qui mobilise le monde de l'inspiration: Elle pourrait vivre cette exigence comme une camisole de force qui dévalue son travail. Pour elle, la valeur de son travail ne se mesure pas au temps de présence physique ou au respect d'une grille d'horaire, mais à la qualité de son engagement.



CONCLUSION


Le monde de l’inspiration ne se résume pas à de la rêverie improductive, au désordre ou au refus de la réalité. C’est aussi le monde de l’audace, de la vision et de l’originalité, qui permet de réinventer nos façons de faire.


Sans le monde de l’inspiration, le milieu de travail pourrait s’enliser dans des routines mécaniques, en reproduisant indéfiniment les mêmes solutions sans jamais se renouveler ni susciter d’enthousiasme.


Prochain article : Le monde marchand.


RAPPEL


Les "mondes" ne décrivent pas des traits de personnalité, mais des façons de justifier nos positions selon les situations. La même gestionnaire peut, à 10 h, défendre une règle au nom de l'efficacité (monde industriel), puis à 14 h défendre une idée nouvelle au nom de la créativité (monde de l'inspiration). Les mondes représentent nos principes, ce qui nous paraît juste, acceptable, important ou prioritaire à un moment donné.


Je remarque que nous pouvons avoir tendance à mobiliser un monde plus qu’un autre. Mais nous pouvons aussi nous appuyer sur des principes différents selon les situations et naviguer ainsi d’un monde à l’autre. Cette souplesse peut nous aider à moins rigidifier nos positions et à considérer une même situation sous différents angles.

Reconnaître les mondes en présence dans une situation peut nous aider à mieux comprendre l'autre et à prévenir les conflits qui surviennent souvent, quand chacun s'enferme dans ses positions et dans un dialogue de sourds. Cette grille n'est pas juste une classification; elle peut devenir un très bon outil de discernement.


Référence

Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

Recevez les prochains articles de Décision Humaine.​

Des connaissances, des expériences et des recherches vulgarisées pour développer nos

compétences décisionnelles.

​

Merci ! Votre inscription est confirmée.

bottom of page