Dans quel monde vit votre collègue ? Introduction à Boltanski et Thévenot. 1/8

Dernière mise à jour : 30 août

Cet article fait partie d’une série de 8 articles consacrée aux différents principes à partir desquels nous justifions nos positions.
Il nous arrive tous d’être en désaccord avec la façon de penser d’un collègue, avec sa façon de voir les choses, de prioriser son travail, d’aborder la clientèle ou de réagir en réunion. Cela peut créer des tensions et nuire à nos relations professionnelles, au climat de travail et aux décisions que nous allons prendre.
Avec certaines personnes, nous avons l’impression de pouvoir déplacer des montagnes. La relation est fluide, les choses avancent. Avec d’autres, nous avons plutôt l’impression que c'est compliqué, de bloquer, d’être en confrontation.
Comme si nous n’étions pas sur la même planète.
Boltanski et Thévenot
Il y a une quinzaine d’années, j’ai lu le livre de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur , (publié en 1991 et réédité en 2022). Ce livre m’a fascinée.
Boltanski et Thévenot mettent en évidence six mondes fondés sur des principes de valeur différents. Chaque monde propose une manière particulière de déterminer ce qui est juste, important et légitime. L’apport de ce livre est de montrer qu’un conflit n’est pas seulement une question de « conflit de valeurs ». Il permet de comprendre comment, dans une situation de désaccord, les personnes justifient leur position pour rendre leur position acceptable aux autres.
Ainsi, lorsque deux personnes s’appuient sur des mondes différents pour juger une même situation, elles peuvent avoir beaucoup de difficulté à se comprendre, même lorsqu’elles sont toutes les deux de bonne foi.
Une compétence décisionnelle
Savoir lire les influences qui traversent une situation est une compétence décisionnelle. Et je trouve que cette théorie est particulièrement utile sur le terrain. Elle aide à comprendre à partir de quel principe l’autre juge que sa position est bonne et, à partir de là, à nous éviter de tomber trop rapidement dans le jugement personnel que peut susciter un désaccord, et les émotions qui s'ensuivent. Ce qui risque de nourrir le conflit.
En résolution des différends, on nous enseigne l'importance de « se mettre dans les souliers de l’autre ». Mais en pratique, c’est souvent très difficile. Comment entrer dans le monde de l’autre alors que nous sommes justement en conflit avec lui?
On n’en a pas vraiment le goût !
J’ai découvert que cette théorie pouvait concrètement nous y aider. Lorsque nous reconnaissons le monde de valeurs à partir duquel l’autre juge ce qui est valable, juste ou important, nous pouvons mieux comprendre sa position et aller davantage sur son terrain. Cela nous place dans une meilleure position pour chercher un compromis, désamorcer une opposition ou simplement remettre en question une position que nous tenions peut-être trop pour acquise. Et parfois, comprendre le monde de l’autre nous amène aussi à faire évoluer notre propre regard.
Comprendre le monde dans lequel l'autre raisonne ne signifie pas être d'accord avec lui. Mais, en comprenant mieux ce qui donne de la valeur à ma position et à celle de l'autre, cela peut aider à trouver un point de passage entre nos deux façons de voir.
C’est ce que je vous propose d’explorer dans cette série de 8 publications.
Semaine après semaine, nous découvrirons le monde domestique, le monde inspiré, le monde de l’opinion, le monde civique, le monde marchand et le monde industriel. Nous terminerons par une réflexion sur l’interaction entre ces mondes dans notre quotidien professionnel. J'y mettrai des exemples concrets de ma pratique.
Prochain article: Le monde domestique.
PRÉALABLE À LA LECTURE
Ces mondes ne sont pas des types de personnalité. Une même personne peut mobiliser plusieurs mondes, c’est-à-dire différents principes de justification, selon les situations. L’objectif n’est donc pas de cataloguer les personnes, ni soi-même.
Car le conflit ne naît pas toujours d'une opposition entre deux "personnes" mais de la rencontre de deux logiques différentes pour une même situation. La théorie de Boltanski et Thévenot nous invite plutôt à observer la situation et à chercher quel principe de justification est mobilisé à ce moment-là.
Référence
Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.