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Série: Dans quel monde vit votre collègue ? Le monde industriel 3 / 8

Photo du rédacteur: Sylvie Pigeon
Sylvie Pigeon
3 sept.
5 min de lecture
Deux personnes peuvent être sincères et pourtant profondément en désaccord. Pourquoi ? Parce qu’elles peuvent mobiliser des valeurs et des principes différents pour justifier ce qui est juste, important ou légitime dans une situation.
Deux personnes peuvent être sincères et pourtant profondément en désaccord. Pourquoi ? Parce qu’elles peuvent mobiliser des valeurs et des principes différents pour justifier ce qui est juste, important ou légitime dans une situation.


Nous continuons cette série sur l'apprentissage d'une grille de lecture développée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot pour comprendre quels sont les principes et les valeurs qu'on fait intervenir dans une situation lorsque nous sommes en désaccord. Une grille pour mieux "lire notre environnement" et prévenir des conflits.



Cet article fait partie d’une série de 8 articles, il est recommandé de lire l'article 1/8 pour bien situer le contexte de cette grille.



Le monde industriel selon Boltanski et Thévenot


1. Qu’est-ce qui est important pour le monde industriel ?


C'est le monde de l'efficacité, des méthodes, des preuves scientifiques qui font avancer la science, la technologie, les machines. C'est aussi le monde de la productivité, d'être en mesure d'assurer la capacité et le fonctionnement normal du système, de la performance.

Lorsque cette vision du monde se rigidifie, on peut avoir tendance à traiter les personnes comme des choses.


2. Qu’est-ce qui est « grand » ou qui "suscite notre admiration" dans le monde industriel ?


On admire ce qui relève de l'expertise, du professionnalisme incontestable, ce qui est performant, fonctionnel, fiable. On admire aussi les personnes ou les systèmes capables de s'intégrer dans les rouages, qui apportent des solutions opérationnelles viables. Aux personnes capables de prendre du recul et de s'élever au-dessus des opinions personnelles pour analyser un problème pour trouver une solution efficace et utile.


3. Comment juge-t-on qu’une personne ou une action est

« bonne » à partir du monde industriel ?


Ce qui est bon, c'est ce qui fonctionne, ce qui est planifié dans les règles de l'art, ce qui permet d'atteindre efficacement les buts fixés.


4. Quels comportements et quels signes reconnaît-on lorsque l'on mobilise le monde industriel ?


Les personnes qui mobilisent le monde industriel mobilisent les données probantes, les outils, les grilles, les tableaux de bord, les indicateurs de performance, les instruments de mesure, les horaires, les calculs, les niveaux de mesure, les méthodes de travail, les instruments, les clauses, les critères, les normes.


5. Qu’est-ce qui est « bas dans notre estime » ou mal vu quand on mobilise le monde industriel ?


Sont « bas dans notre estime » les personnes qui sont inefficaces, inactives, qui font un travail de mauvaise qualité, qui manquent de rigueur professionnelle, qui improvisent, l'amateurisme, les personnes qui gardent les marques du passé car l'avenir est plus important (l'ancien est dépassé). Nous n'aimons pas le gaspillage, les rebuts, les risques et les incidents. Sont également « bas dans notre estime » ceux qui laissent interférer les sentiments et le favoritisme personnel avec les processus de décision.

Le dysfonctionnement technique est la pire des failles.


6. Qu’est-ce qui peut créer un conflit au travail pour quelqu'un qui mobilise le monde industriel ?


Un conflit peut survenir lorsque l'exigence d'efficacité se heurte aux valeurs des autres mondes comme l'ancienneté, la loyauté et les relations humaines si importantes pour le monde domestique, comme nous l'avons vu dans le 2e article.


Le monde industriel pourrait facilement trouver que le collègue qui mobilise le monde domestique dans une situation est hors contexte, non efficace, lui fait perdre du temps. Le monde domestique pourra interpréter l'attitude du monde industriel comme froide et non respectueuse des personnes.


7. Une phrase qui pourrait résumer le monde industriel.


« Ce qui compte, c'est ce qui fonctionne efficacement. »


8. Qu'est-ce qui mobilise quelqu'un qui prend appui sur le monde industriel ?


Lorsqu'on travaille avec quelqu'un qui mobilise le monde industriel, on peut chercher à reconnaître ce qui donne de la valeur à sa position : le progrès, la productivité, la rentabilité, l'investissement, la capacité. Ce qui permet d'établir des fréquences, des lois, des statistiques, des rapports, car le monde industriel aime ce qui peut permettre de repousser l'imprévisible.

Pour le monde industriel, la dignité, c'est le potentiel d'activité, c'est de pouvoir investir dans le travail, prendre les meilleurs moyens économiques possibles pour ce faire.


9. Application à un cas concret : un blitz.


Deux chefs d'équipe doivent organiser un blitz pour résorber un surplus important de dossiers. Le premier propose une méthode très structurée : "Nous avons 2 mois pour résorber le surplus. Répartissons les dossiers, établissons des cibles quotidiennes et suivons les résultats. Il faut choisir la méthode qui nous permettra d'être le plus efficace." Ce gestionnaire mobilise le monde industriel : efficacité, organisation, rendement, résultats mesurables.


Le deuxième gestionnaire ajoute ceci : nous devons effectivement trouver la meilleure formule pour faire ce blitz, je pense que nous devrions réunir les employés et leur demander comment ils pensent pouvoir s'organiser pour faire cela. Ce sont eux qui connaissent le mieux le travail et ils devraient participer à cette décision. » Ce gestionnaire fait intervenir un autre monde, le monde civique que nous verrons dans un autre article, qui mobilise la participation, le collectif, l'égalité, les décisions qui concernent le groupe.


Un désaccord pourrait s'exprimer entre les 2 gestionnaires : pour le monde industriel, tenir des discussions en grand groupe et gérer les impressions de tous et chacun est peu utile face à un gros problème, fait perdre du temps : il faut décider et passer à l'action. Pour son collègue, il n'est pas possible d'imposer une méthode aux employés sans les associer à une décision qui les concerne directement.


Aucun des deux ne raisonne nécessairement de façon irrationnelle. Ils ne donnent simplement pas la même importance aux mêmes choses dans cette situation.


Les deux gestionnaires peuvent être compétents, de bonne foi et orientés vers le même objectif, tout en mobilisant des principes différents pour décider comment y parvenir.

Et c'est ici que la connaissance des "mondes" devient utile : au lieu de conclure que l'un est « obsédé par la performance » et que l'autre est « réfractaire au changement », on peut reconnaître que deux logiques s'affrontent et chercher un point de passage en tentant de faire un compromis pour faire ce blitz, qui combinerait éventuellement un peu des 2 logiques. Peut-être en recherchant un plan et des outils de gestion permettant d'accroître l'efficacité, tout en mettant sur pied un comité de travail restreint pour certains aspects.


Le but n'est pas de déterminer qui a raison, de juger l'autre dans sa façon de penser et de s'enfermer dans sa position pour laquelle nous sommes convaincus qu'elle est meilleure que l'autre, mais de comprendre à partir de quoi chacun juge que sa solution est la meilleure et, de là, chercher des solutions objectives. On peut travailler et réussir ensemble au travail même si on ne pense pas de la même façon, même si nous ne sommes pas d'accord sur tout.


CONCLUSION


Le monde industriel ne se résume pas à une quête froide de statistiques, à des indicateurs de performance ou à une déshumanisation des relations. C'est le monde de l'expertise, de la méthode. Sans le monde industriel, le milieu de travail risquerait de tomber dans l'improvisation et le désordre. Nous serions privés d'une structure pour mener à bien nos projets de façon fiable et sécuritaire.


Prochain article : Le monde de l'inspiration.


RAPPEL

Les "mondes" ne décrivent pas des traits de personnalité, mais des façons de justifier nos positions selon les situations. Ils représentent nos principes : ce qui nous paraît juste, acceptable, important ou prioritaire à un moment donné. Parce que nous pouvons nous appuyer sur des principes différents selon les situations, nous pouvons naviguer d’un monde à l’autre. Les personnes ne sont pas attachées à un seul monde parce que notre logique peut changer selon la situation.

Reconnaître les mondes en présence dans une situation peut nous aider à prévenir les conflits en nous évitant de nous enfermer dans nos positions et dans un dialogue de sourds.


Référence

Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

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