Série: Dans quel monde vit votre collègue ? Le monde civique | 6 / 8


Nous continuons cette série consacrée à l'apprentissage d'une grille de lecture très utile en négociation et en règlement des conflits, développée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot.
La grille présentée décrit six « mondes », c’est-à-dire six façons ou six "logiques" pour justifier nos positions selon les situations. Chaque monde repose sur des principes qui nous permettent de déterminer ce qui nous paraît le plus important dans une situation donnée. Nous pouvons mobiliser différents mondes selon les circonstances : ils ne définissent pas notre personnalité.
Cet article fait partie d’une série de 8, il est recommandé de lire l'article 1/8 pour bien situer le contexte de cette grille des six mondes de Boltanski et Thévenot.
LE MONDE CIVIQUE DE BOLTANSKI ET THÉVENOT
1. Qu’est-ce qui est important quand on mobilise le monde civique?
Ce qui compte, c’est le collectif et la volonté générale.
Les personnes se rassemblent, s’organisent et se donnent des règles pour poursuivre des objectifs communs. Elles peuvent former des associations, des syndicats, des organisations ou d’autres collectivités capables de faire entendre leur voix.
L’enjeu est de dépasser les intérêts particuliers pour faire valoir ce qui concerne l’ensemble du groupe. Les droits, la représentation et la participation à la vie collective occupent donc une place centrale.
2. Qu’est-ce qui est « grand » ou qui "suscite notre admiration" dans le monde civique ?
Est « grand » ce qui rassemble et organise. Est grand celui ou celle qui s'emploie à unifier, à rompre l'isolement des gens, à se concentrer sur des objectifs communs, à défendre une cause commune. Est grand celui ou celle qui représente les intérêts d'un groupe, qui a la légitimité d'agir, qui a le mandat.
3. Comment juge-t-on qu'une personne ou une action est bonne lorsque l'on mobilise le monde civique ?
Une action est jugée favorablement lorsqu’elle contribue à faire reconnaître l’intérêt collectif, les droits communs ou une volonté exprimée légitimement par le groupe.
Cela peut demander de se mobiliser, de défendre une cause, de contester une décision arbitraire ou de faire reconnaître la parole d’un représentant.
Par exemple, un employé peut renoncer à un avantage personnel si celui-ci compromet une règle collective à laquelle tous ont adhéré.
L’adhésion à la cause, la participation et la légitimité de la représentation sont ici essentielles.
4. Quels comportements et quels signes reconnaît-on lorsque l'on mobilise le monde civique ?
Le monde civique s’appuie sur de nombreux moyens qui permettent au collectif de s’organiser et de s’exprimer : assemblées, élections, votes, mandats, règlements, procédures, procès-verbaux, programmes, revendications et déclarations communes.
On y retrouve des comportements comme se réunir, se concerter, informer les membres, élire des représentants, débattre, voter et se mobiliser.
Les mandats de représentation permettent à une personne de prendre la parole au nom d’un groupe.
Ces moyens ne sont pas de simples formalités : ils contribuent à établir qui peut parler au nom de qui, selon quelles règles et avec quelle légitimité.
5. Qu’est-ce qui est « bas dans notre estime » ou mal vu quand on mobilise le monde civique?
Ce qui est mal vu, c’est ce qui fragmente le collectif ou fait prévaloir des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt commun.
Le favoritisme, les privilèges personnels, l’arbitraire et les décisions prises sans respecter les règles de représentation peuvent être contestés.
Une personne qui prétend parler au nom de tous sans avoir reçu de mandat légitime peut également voir sa position remise en question.
Il ne s’agit toutefois pas de condamner toute initiative individuelle : ce qui importe est la manière dont elle s’articule avec les droits et les engagements collectifs.
6. Qu’est-ce qui peut créer un conflit au travail pour quelqu'un qui mobilise le monde civique?
Un conflit peut émerger lorsqu’une décision est perçue comme arbitraire.
Par exemple, un gestionnaire accorde un horaire particulièrement avantageux à un employé sans expliquer les critères utilisés. D’autres employés demandent que les conditions d’accès à cet horaire soient connues et applicables à tous.
La contestation ne porte pas nécessairement sur l’avantage accordé à cette personne. Elle porte sur la légitimité de la décision et sur les règles qui devraient encadrer son attribution à tout le groupe.
7. Une phrase qui pourrait résumer le monde civique.
« Est-ce juste pour tout le monde? »
8. Ce que cela implique dans nos relations professionnelles ?
Lorsqu’une personne mobilise le monde civique, il peut être utile de comprendre quel intérêt collectif elle cherche à défendre, quelles règles elle invoque et qui est légitimement représenté dans la décision.
Pour dialoguer avec elle, on peut expliquer les critères de décision, les droits en jeu et les possibilités de consultation ou de participation.
Il ne s’agit pas de supposer qu’une décision est juste simplement parce qu’elle a été prise en groupe. Il faut aussi s’intéresser à la manière dont le collectif s’est constitué, dont ses représentants ont été désignés et dont la décision a été prise.
9. Application à un cas concret :
Récemment, trois médias ont été interdits d'accès à la Maison-Blanche: CNN, MS NOW et Politico et ces derniers considèrent que cela est une atteinte à la liberté de presse. En soutien à leurs confrères et consœurs, quatre grands réseaux, CBS, ABC, NBC et Fox ont décidé de cesser leur participation à leurs travaux médiatiques en guise de solidarité, ce qui s'inscrit parfaitement dans la mobilisation du monde civique. Ici, la défense des principes collectifs l'emporte sur l'intérêt individuel. Le bien commun prime tout comme les droits collectifs, l'équité, la démocratie.
Voyons comment ils auraient pu réagir différemment:
Le monde domestique: "Il faut faire encore plus attention à nos relations avec le président ".
Le monde industriel: "Nous serons moins nombreux pour couvrir l'actualité de la Maison-Blanche: réorganisons nos méthodes de travail pour augmenter notre capacité de travail".
Le monde marchand: " Il y aura moins de concurrence dans la salle de presse: c'est l'occasion idéale pour augmenter notre visibilité et nos parts de marché".
Le monde de l'inspiration: "On cherche à nous museler, nous refusons la censure".
CONCLUSION
Savoir reconnaître la logique civique, c’est comprendre qu’une personne qui conteste une décision ne cherche pas nécessairement à défendre son seul intérêt. Elle peut chercher à faire reconnaître un principe qui, à ses yeux, devrait s’appliquer à tous.
Chez Boltanski et Thévenot, le monde civique constitue une manière de justifier les actions et d’établir la valeur des intérêts collectifs, de la justice et de l'équité.
Sans le monde civique, le milieu de travail risquerait de devenir un espace où les intérêts particuliers prévalent sur l’intérêt commun. Les employés auraient moins de possibilités de participer aux décisions qui les concernent et d’y contribuer en mettant leur expertise au service du groupe. Le monde civique contribue ainsi à la solidarité et à la capacité d’agir ensemble pour atteindre des objectifs communs.
Prochain article : Le monde de l'opinion.
Référence
Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.